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Médecine et agriculture, une même dérive

jeudi 9 décembre 2010 , par Christian Portal


Article paru dans la revue Nature & Progrès de novembre 2010




L’agriculture et la médecine sont intimement liées. Hippocrate disait déjà « que ton aliment soit ton premier médicament ». Or depuis la dernière guerre, malgré la résistance de ces deux corporations à une certaine forme de réductionnisme scientifique, celles-ci ont suivi le même chemin, en acceptant, avec « le progrès », le compagnonnage de la chimie. Cela s’est traduit depuis longtemps en médecine, surtout avec la radicalité pasteurienne alors que pour l’agriculture, le mouvement est plus récent.

Jusque récemment, avant la deuxième guerre mondiale, une seule forme d’agriculture existait, qu’on pourrait qualifier de naturelle. A la fin des années 40, face à la nécessité de recycler tous les produits issus de l’industrie chimique et mécanique nés de la guerre, l’usage des engrais et pesticides s’est imposé avec celui des engins agricoles. On se souvient peu des drames causés dans les campagnes par ces questions de modernisation mettant dos à dos parents et enfants. Mais on connait le résultat de ce conflit. Plusieurs millions d’agriculteurs ont disparu et sont venus grossir le prolétariat urbain. Encore aujourd’hui et chaque jour, ce sont de nombreuses fermes qui disparaissent [1]. Ce fut certes un changement technique, mais surtout un changement d’état d’esprit qui allait durablement s’imposer dans les pratiques agricoles et médicales.

Il y a eu deux courants de résistance. D’une part, les paysans fiers de leur état et qui ont voulu, souvent par sagesse, poursuivre le métier de leurs aïeux, et d’autre part, les hygiénistes et nutritionnistes ayant compris très tôt les méfaits d’une alimentation produite dans les conditions de l’agriculture conventionnelle. C’est la convergence de ce double mouvement qui a permis l’émergence de l’agriculture biologique.

De la même façon, la résistance au dogme pasteurien et au positivisme du 19e siècle a été très importante. Mais comme pour le monde agricole, l’avènement d’une industrie chimique, associé à une origine partiellement criminelle [2], a révolutionné la pratique médicale. Comme pour la production agricole, on a crié au miracle technologique et malgré cela, des médecins ont continué de se méfier des changements en cours et ont approfondi des pratiques médicales appelées, tour à tour, médecines douces, parallèles ou alternatives. Le terme maintenant officiel est celui de médecines non conventionnelles [3].

Depuis, il ne fait aucun doute que l’agriculture conventionnelle présente des défauts rédhibitoires :

  • Pollutions des sols et des eaux
  • Coûts exorbitants
  • Résultats de production médiocres. Par exemple, il faut plusieurs calories pour produire une calorie alimentaire.

La thèse de mon livre, Pour une médecine écologique était de montrer que la médecine présentait exactement les mêmes défauts. Il est apparu un phénomène nouveau qui a surtout émergé au premier semestre 2007 : la pollution des eaux par les médicaments. Cette pollution, qui commence à montrer toute son ampleur, ne peut plus être passée sous silence. Dans un souci d’efficacité, on pourrait concevoir un système de soins à la fois polluant et coûteux s’il était performant. Malheureusement, les performances sont consternantes malgré une propagande effrénée.

Devant ce triple échec, comme pour l’agriculture, il est raisonnable d’envisager des démarches alternatives. Pourtant, la résistance à cette évidence reste majoritaire dans le corps médical. Néanmoins la mode est, non sans bonnes raisons, à l’écologie et à la durabilité, alors, pourquoi la médecine serait-elle la seule des activités humaines à ne pas réformer ses pratiques au travers du filtre d’une culture du vivant ?

Dans le dernier film de Coline Serreau, Claude et Lydia Bourguignon expliquent que la fertilité de la terre n’est pas une affaire de constituants nutritionnels mais qu’elle est intimement liée au nombre d’organismes vivants qu’elle héberge. Ainsi, la terre n’est plus un simple substrat mais un système vivant dont la vitalité et l’équilibre garantit sa fertilité.

De la même façon, un corps humain abrite dix fois plus de cellules non humaines que de cellules humaines. Ce constat appelle quelques commentaires. On peut considérer, comme le suggère le dogme pasteurien, que ces hôtes sont finalement indésirables et que pour retrouver notre pureté, nous devrions nous en débarrasser. Hélas, si nous parvenions à le réaliser, ce serait l’assurance de tuer le sujet. Il s’avère donc impossible de vivre sans ces hôtes. Cette constatation peut entraîner l’idée qu’il existerait une symbiose entre nous et ces microbes que nous abritons. Il existe une autre façon de comprendre cette curiosité. Les cellules qui constituent les êtres vivants auraient pour origine l’association des toutes premières bactéries qui ont colonisé la Terre. Ainsi, notre propre existence serait le résultat de celle des bactéries. De plus, les populations bactériennes que nous hébergeons, notamment dans notre tube digestif, ont pour tâche de favoriser notre digestion et l’extraction des nutriments indispensables à notre vie. Déclarer la guerre aux bactéries s’apparente donc à une action auto-immune. Cette guerre, comme toutes les guerres d’ailleurs, serait perdue d’avance.

Malheureusement, dans le domaine de l’écologie, on bute régulièrement sur un écueil qui est celui de la pensée environnementaliste. Cette erreur vient non seulement des médias et des formations politiques qui se réclament de l’écologie, mais surtout de tous les chercheurs et ONG qui militent contre les différentes formes de pollutions. Bien évidemment, je ne saurais me plaindre qu’on puisse lutter contre les pollutions mais une démarche écologique ne peut se limiter à la seule suppression des éléments chimiques et physiques qui ruinent notre vie. De plus, ce type de démarche est souvent réducteur car on considère les polluants en fonction d’une opportunité de recherche ou d’une dangerosité particulière ou encore d’un contexte politique. C’est ainsi que l’amiante, les éthers de glycol, le bisphénol A, et plus généralement les pesticides, sont mis sur la sellette. Les trois premiers produits sont de nature industrielle et s’ils constituent un réel problème de santé publique, ce ne sont que des éléments isolés au milieu des 100 000 substances chimiques qui n’ont encore fait l’objet d’aucune évaluation. Les pesticides sont critiqués en bloc en raison de la double contestation, d’une part, la pollution des sols et des eaux, et d’autre part, la problématique alimentaire.

Il me semble fondamental que le milieu des militants de l’écologie prenne conscience que tous les sujets doivent être traités de façon systémique. Pourtant, de nombreux mouvements, organisations ou journaux écologiques exonèrent leurs réflexions de cette dimension de l’écologie qui est celle du soin et de la restauration de la santé. Il ne suffit pas de dénoncer les pollutions par des substances responsables de cancers si on accepte, dans le même temps, des traitements aussi polluants que les traitements anticancéreux. On ne peut pas s’attaquer aux ondes électromagnétiques et soigner les cancers avec des radiothérapies. Notre médecine, à l’instar de notre agriculture, est devenue une médecine de combat et une médecine de mort. Le vocabulaire de l’une, comme de l’autre, témoigne de cette pensée mortifère : d’un côté, antiviral, antibiotique, antidépresseur, etc. Et de l’autre, herbicides, pesticides, biocides. Aucun mot pour désigner des actions favorables à la vie ! Une seule exception, les engrais mais, là encore, on utilise des nutriments morts et fabriqués par l’industrie chimique. Il est temps de réinventer une écologie du vivant pour réensemencer les pratiques agricoles et médicales.

Je forme le vœu que l’écologie retrouve sa compréhension systémique du vivant pour cesser d’être un objet externe dont on pourrait étudier et traiter les différentes composantes séparément. Je souhaite également une union de tous les écologistes qui puisse prendre à bras le corps l’ensemble des problématiques du vivant sans en exclure aucune, union dans laquelle le collectif ACECOMED pourrait apporter son expertise.

Boutons pour partager l'information

[1Il existait 2 millions de fermes en 1960 alors qu’il n’en existe plus que 500 000. Elles disparaissent encore au rythme de 3% par an.

[2Voir le livre de Claire Séverac, Complot mondial contre la santé aux éditions Alphée*Jean-Paul Bertrand.

[3Voir la résolution A4-0075/97 du parlement européen.

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