Pour une éducation physique non sportive

 
  • samedi 3 avril 2010.
  • Pour ceux qui l’ignore encore, je suis professeur d’éducation physique depuis 35 ans et j’observe, dans mon métier, les mêmes principes réductionnistes que ceux qui sont à l’œuvre en médecine et en agriculture. Cela m’a conduit, dans un premier temps, à proposer une approche écologiste afin de promouvoir une autre façon de comprendre la vie et, ainsi, une autre façon de concevoir le soin.

    La démarche écologiste ayant un caractère universel, elle peut également s’appliquer à la compréhension d’une démarche éducative. A travers l’exemple de l’éducation physique, je vous présente, assez succinctement, à travers une vision historique, une étude mettant en évidence la subtilité de l’action éducative et les motifs pour lesquels le sport ne peut, en aucun cas, répondre aux enjeux éducatifs.

    Au fil du temps, l’éducation physique s’est tournée essentiellement sur l’activité sportive. L’institution, et nombre de professeurs avec elle, a tenté de justifier cette démarche en considérant que les objectifs éducatifs seraient atteints par l’enseignement d’activités sportives, pratiquées avec une « autre » éthique. Ce que serait cette autre démarche n’a jamais été bien formalisé, si ce n’est que l’objectif ne devait jamais être celui habituellement dédié à l’activité sportive, c’est-à-dire celui d’une valorisation de l’ego pour l’athlète, l’équipe, l’entraîneur ou les parents. Il s’est ainsi construit une « légende » qui a permis de croire que le professeur, sur la base de sa simple compétence, pourrait, en faisant pratiquer le sport, rester un éducateur, et ceci, quels que soient les objectifs qu’on lui aurait fixés.

    L’éducation physique a toujours été soumise à une mission utilitariste, tantôt hygiéniste, tantôt militaire et plus récemment sportive. Après les années 70, il n’était plus possible de défendre une utilité militaire et, même la démarche sportive prônée par les marxistes au sein de cette profession devenait moins justifiable. Il faut dire que l’idéal d’une merveilleuse jeunesse unie autour des résultats sportifs avait été entaché par les forts soupçons de dopage. De cette époque, était née une démarche encore floue mais résolument tournée vers l’idée d’un épanouissement personnel. On pensait, à l’époque, que cet épanouissement ne pouvait que profiter à la scolarité de l’enfant qui serait plus harmonieuse et finalement au citoyen qui deviendrait plus autonome et responsable.

    Dès la fin des années 80, cette période a pris fin par une reprise en main qui est venue redonner une nouvelle légitimité aux pratiques sportives au sein de l’école. Celle-ci a pris la forme de l’accès à la culture. Les pratiques sportives étant une part de la culture commune, il était nécessaire d’apprendre ces techniques aux enfants afin de les faire accéder à un espace culturel commun. Ainsi, non seulement on justifiait la pratique des activités sportives mais on légitimait du même coup l’apprentissage de compétences sportives et l’évaluation de celles-ci. L’évaluation, ce joli mot pour dire qu’on va disposer d’un outil rigoureux pour noter et classer les élèves.

    Ce dernier point est particulièrement renforcé par le zèle des inspecteurs qui ont normalisé et formalisé les constats de compétences et les outils de notation. Ceci s’est également accompagné des outils informatiques qui ont renforcé le contrôle des enseignants et de leurs pratiques. Ce contrôle peut paraître légitime mais, en fait, il fleure bon cette culture du contrôle et de la normalisation qui sont les piliers communs de cette nouvelle société, soutenue par le néolibéralisme et qui favorise le nouvel ordre mondial annoncé à toutes les populations.

    Si on se penche quelques instants sur cette idée de compétences, elle peut sembler normale dans un contexte d’acquisition technique. Par exemple, la maîtrise de calculs de plus en plus complexes trouve sa légitimité tant d’un point de vue scolaire, que social ou professionnel. Il peut en être de même pour tout domaine scolaire. Néanmoins, même pour les mathématiques, on peut osciller entre une volonté d’acquisitions de techniques et une démarche de formation à « l’esprit » des mathématiques. Cette deuxième option pourrait permettre une meilleure compréhension générale, également, parce que l’élève ne serait pas soumis en permanence à la réalisation des objectifs, à chaque fois sanctionnée par un jugement et une note.

    On peut raisonner ainsi pour chacune des matières enseignées et, de la même façon, est-il plus utile d’apprendre l’anglais ou, au contraire, de bien intégrer les mécanismes « universels » d’acquisition des langues étrangères ? On constate, en particulier, pour les linguistes qui maîtrisent plusieurs dizaines de langages qu’il ne s’agit pas, à chaque fois, pour chaque nouvelle langue, d’un nouvel apprentissage.

    En éducation physique, la situation est encore plus grotesque car rien ne peut justifier l’institution d’une telle dépense avec le financement de tant de professeurs et de matériels pour apprendre des techniques de basketball, de rugby ou d’escalade. Ce à quoi les professeurs répondent que c’est pour améliorer des qualités utiles aux citoyens comme les capacités physiologiques cardio-pulmonaires, la coordination motrice ou la valeur des relations sociales. Pourtant, si ce sont ces aspects que nous entendons valoriser, alors ce sont eux qu’il faut enseigner et, éventuellement, évaluer. Malheureusement, la réalité est, par essence, infiniment complexe et vouloir la réduire à quelques pratiques et savoir-faire est beaucoup plus pratique mais certainement assez inutile. L’évaluation n’est donc pas le moyen de vérifier ce qu’on a enseigné mais bien de seulement noter et classer les élèves et, par extension, tous les sujets, qu’ils soient des salariés ou des institutions. Pour mettre en œuvre cette évaluation, il faut impérativement construire des pratiques d’enseignement réductrices, faciles à évaluer, même si elles sont sans intérêt, voire même contreproductives, d’un point de vue éducatif.

    Si, comme je le pense, il existe des méthodes pour favoriser la concentration, la détente propice aux apprentissages et l’accès à une conscience plus fine permettant, par exemple, d’ajuster ses conduites de façon plus adaptée à l’environnement spatial et humain, celles-ci ne peuvent s’exprimer que dans un contexte apaisé parfaitement incompatible avec le jugement d’autrui. Je ne prendrai qu’un exemple : la relaxation.

    Il est inconcevable d’imposer cet « exercice »de façon autoritaire ou comme une performance sanctionnée par une note. On croit pouvoir mettre une note dès lors qu’un exercice, pour sa réussite, fait d’abord appel au travail et à la docilité scolaire. On croit pouvoir valoriser ces deux aspects qui semblent relever de la volonté. On élude ainsi les processus mentaux internes qui favorisent ou constituent les éléments de la réussite de même qu’on évite de considérer les qualités intellectuelles plus ou moins spontanées. Sur ces points particuliers, aucun travail spécifique n’est proposé qui pourrait remettre les élèves à égalité de chances et qui, surtout, offrirait une véritable alternative au seul travail aveugle. Cet esprit besogneux reste le point essentiel, non de la réussite scolaire mais de la gratification scolaire. Ainsi lors d’exercices de relaxation, l’enseignant est peu en mesure de savoir ce qui se passe chez l’élève et même s’il le sait, il ne peut pas le condamner si celui-ci n’est pas encore en mesure de calmer ses angoisses ou d’apaiser sa nervosité.

    Il est un autre domaine qui peut rendre compte de cette difficulté à fixer des compétences comme objectifs et ensuite à vouloir les évaluer. C’est celui des techniques subtiles. Cela concerne les métiers d’acteur ou de musicien par exemple. Pour l’un comme pour l’autre, il faut maîtriser des techniques mais, au-delà, il faut atteindre des états que certains qualifient de conscience modifiée, dans lesquels on oublie totalement ce qu’on a appris par un abandon des processus mentaux, sans pour autant perdre une conscience au monde et à soi, au contraire parfaitement aiguisée. Cela donne ces états où le sujet est comme en extase. Bien sûr, cela constitue l’aboutissement de tout artiste. Au moment où il l’atteint, peut-il dire qu’enfin il sait ? Non, et d’autant moins que cet état ne se reproduira plus avant longtemps ou, en tout cas, pas sous cette forme. Ce ne sont que des moments de grâce qui viennent ponctuer un long apprentissage qui différencie le technicien de l’artiste. Sans aller jusqu’à envisager une société d’artistes et une éducation tournée exclusivement vers ce type de projet, il me semble qu’on ne doit pas se priver de l’accès aux subtilités sensitives et perceptives, véritables portes d’accès vers une conscience élargie.

    Une telle vision de la conscience n’est pas un luxe réservé à quelques initiés, c’est l’espoir d’une véritable prise en charge de sa santé et de ses conduites motrices et sociales. Cela ne génère pas forcément des sujets facilement manipulables comme les pouvoirs, quels qu’ils soient, le recherchent mais c’est, pour ma part, l’idéal que je me suis fixé. Ce serait l’honneur de cette profession que d’y aspirer. Dans la mesure où tout pouvoir porte au despotisme, il appartient aux acteurs de l’action de l’État de lutter contre cette exploitation de l’obéissance du fonctionnaire afin de garantir les libertés.

    Un article du site : Pour une médecine écologique
    http://www.medecine-ecologique.info/article.php3?id_article=164